Il y a des façons de faire la ville, des traits de caractères… Qui résonnent d’un territoire à un autre. Au premier coup d’œil, dans le miroir, on pourrait les confondre. Et si on s’approchait un peu plus près ?
©Benjamin Geminel
Korenbeek, par et pour les habitant.e.s

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Direction la Belgique, Bruxelles et plus précisément Molenbeek pour pousser les portes de Korenbeek. Les français appellent cela un tiers-lieux. Les équipes de Korenbeek parlent plutôt de transformations de lieux vides et déserts en lieux de rencontre socioculturels temporaires. Immersion.
C’est Isamël El Khabitti qui nous reçoit, le café fumant et déjà posé sur le comptoir, dans ce que l’on appelle en France, un « tiers-lieux » de Molenbeek, Korenbeek. Le co-coordinateur du projet nous plante le décor : c’est une ancienne école qui était squattée et inoccupée depuis un certain temps. Alors Toestand, une asbl qui gère à ce jour 5 lieux dans Bruxelles d’occupation transitoire, a fait une demande auprès de la mairie pour réinvestir le lieux ». Réponse positive il y a maintenant deux ans. ​​​​​​​
« On accueille toutes celles et ceux qui ont des projets à but non lucratif et qui cherchent un lieu »​​​​​​​

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Viennent à Korenbeek, des jeunes, des mamans et leurs bébés, des seniors même les jours de fête populaire. « Korenbeek a une âme et on s’adapte à celle-ci » reprend Ismaël. L’âme de Korenbeek elle est évidente : une ancienne école où les rires des enfants résonnaient, avant d’être désertée puis squattée par des jeunes habitants du quartier : Korenbeek a l’âme de la jeunesse.
On vient s’y reposer, discuter, y suivre des ateliers radios dispensés par une association locale… Les mamans qui viennent suivre un cours y laissent leurs enfants jouer dans la salle dédiée. « On accueille toutes celles et ceux qui ont des projets à but non lucratif et qui cherchent un lieu » résume Ismaël. Un exemple concret ? « Il y a peu de temps, un collectif cherchait un endroit pour tourner son premier court-métrage, on leur a dit oui bien sûr… Et en échange on leur a demandé des places pour l’avant-première », raconte Ismaël malicieux.
Korenbeek un lieu aux habitants, par les habitants… Mais est-ce que dès le départ, dès l’arrivée de Toestand, les habitants du quartier ont poussé la porte de Korenbeek sans se méfier ? « Au début, c’était timide. Alors on est allé les chercher. On a installé une table devant l’arrêt de bus, on a interpellé les gens qui en descendaient », se souvient Ismaël.
Foued, en stage depuis quelques jours raconte : moi, avant d’être en stage ici, je fréquentais déjà le lieu. C’est un lieu encore un peu intime mais que les gens connaissent de plus en plus car ici on peut faire à notre façon ». C’est-à-dire ? « Par exemple, on réfléchit en ce moment à organiser notre propre Made In Asia – un festival dédié à la pop culture asiatique- moins cher et plus accessible auquel on pourrait tous aller ».
Elle est là la magie de Korebeek : le bénévole est aussi le bénéficiaire.

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Et après ? Que reste-t-il de ces lieux occupés par les habitants, les associations et les équipes de Toastand une fois que les conventions avec la mairie arrivent à leur terme et ces bâtiments auparavant vacants sont démolis, réinvestis ? « La fin est bien acquise, explique Ismaël. On le sait, c’est temporaire et il ne faut pas se tromper de mission. Moi si j’ai aidé un jeune sur les quatre ans qu’on a passés ici, alors j’ai réussi. Si en plus au moment où nous partons, malgré bien souvent la gentrification et les changements dans le quartier, la dynamique reste… Alors là c’est un rêve ultime ! ».
Regard croisé, interview avec l'Apur
Corentin Ortais est chargé d’études chez l’Apur, l’Atelier Parisien d’Urbanisme. Il travaille notamment en ce moment autour d’une étude qui s'intéresse aux solidarités de proximité et à la résilience. Cette enquête de terrain fait suite à un premier volet qui prenait pour décor Paris…
Cette fois-ci le terrain de jeu c’est la Seine-Saint-Denis avec l'étude de 3 lieux de notre territoire qui suscitent et tissent des liens sociaux entre les habitants.
Corentin Ortais est venu avec l'équipe Arpenter à Bruxelles, dans la commune de Molenbeek pour découvrir le tiers-lieux "Korenbeek". L'occasion de tisser des parallèles entre les façons de faire d'un côté et de l'autre de la frontière. Interview 🔊 >>

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> Arpenter + loin :
Toestand, qu’est-ce que c’est ? Toestand est une asbl bruxelloise spécialisée dans l'usage temporaire de surfaces inutilisées depuis plus de 10 ans. A ce jour, elle occupe Korenbeek et quatre autres lieux :
L’allée du Kaii, un des lieux historiques de l’association qui arrive à son terme. C’est un endroit pour les personnes précaires, sans-abris et réfugié.e.s.
In Limbo : un entrepôt de matériel de récupération pour les associations bruxelloises.
Park Ouest : un grand jardin qui sera réinvesti en lien avec les sans-abris et gitan.e.s qui y sont installés.
Monastère Jette : un monastère qui laissera place notamment à de l’hébergement, puisqu’il comporte 300 chambres vides à ce jour. 
Oakland
Saint-Denis, l’Atlantique en miroir
Par Laure Gayet et Christine Lelévrier

 Reine Ruthza par Sophie Comtet Kouyaté (gauche) et PAST PRESENT FUTURE par Oakland International Media Academy (droite)

Banlieues, périphéries, suburbs, franges urbaines : quelle que soit la manière de les nommer ces territoire ont fait l’objet de l’exposition internationale « Oakland/Saint-Denis ». Elle adoptait un regard binational pour explorer, à travers des pratiques artistiques, deux villes situées respectivement dans la baie de San Francisco et en Seine-Saint-Denis. Terres d’influence dans les champs culturels, sociaux et urbains, l’analyse de l’histoire et de la situation actuelle de ces deux villes marque le retournement symbolique entre centre et périphérie, entre cultures légitimes et marginalisées.
Terres d’accueils migratoires avec l’essor industriel dès le 19e siècle, les deux villes sont cosmopolites. Oakland est notamment peuplée de communautés africaines-américaines, chinoises, vietnamiennes, sud-américaines et indo-américaines, tandis que plus de 137 nationalités sont présentes à Saint-Denis et plus du tiers des immigrés viennent d’Afrique du Nord. Malgré les différences de contextes, l’histoire sociale et culturelle de Saint-Denis et d’Oakland en fait des lieux emblématiques dans les deux pays : Oakland comme berceau du mouvement des Black Panther Party for Self Defense qui a fait progresser les droits civils, Saint-Denis comme terrain de luttes sociales et ouvrières majeures. C’est aussi par ces villes que s’est déployé le mouvement culturel du hip-hop. Elles ont également en commun, une histoire urbaine marquée par les transformations socio-économiques liées à l’industrialisation, la  désindustrialisation puis à des projets de développement économique et urbain, notamment la Silicon Valley à Oakland, le grand stade, les reconversions d’entrepôts et prochainement le Grand Paris Express et les Jeux olympiques et paralympiques 2024 à Saint-Denis. Ces territoires, longtemps à l’écart et périphériques, retrouvent ainsi une certaine centralité à la fois urbaine et culturelle, qui ne réduit pas pour autant les inégalités sociales.
Les récits de cette histoire, les mots, l’art et les images mis en avant dans l’exposition ne sont toutefois pas les mêmes. Comparer ces territoires ressemble à un jeu de miroirs révélant des différences structurelles, perceptibles dans les démarches artistiques et renvoyant les deux villes à leur état, leurs ressources et leurs contradictions. A partir d’une première analyse sémantique , nous porterons notre regard sur la manière dont sont mis en avant dans l’exposition les liens entre territoire et questions ethno-raciales.
Banlieue / margins
D’un pays à l’autre, les territoires marginalisés ne s’inscrivent pas dans les mêmes espaces urbains et racontent une histoire sociale différente.
Aux Etats-Unis, ce sont les centres villes qui sont stigmatisés, dégradés dans les années 1970 sous l’effet du white flight. De nombreuses populations blanches quittent le centre au profit de nouveaux quartiers résidentiels, les suburbs, situés en périphérie des grandes agglomérations. Ce mouvement s’accompagne de préjugés racistes ; les centres villes sont progressivement associés aux espaces des « minorités » et plus précisément des populations africaines-américaines les plus pauvres restées sur place.
Dans les banlieues ouvrières de Seine-Saint-Denis, ce sont les logements sociaux construits dès les années 50-60, le plus souvent sur des terres agricoles ou à l’emplacement des bidonvilles qui vont progressivement être stigmatisés. Plus ou moins mixtes au départ, ces grands ensembles connaissent à la fois une paupérisation de leurs locataires par un départ des classes moyennes ouvrières vers l’accession à la propriété et les effets de la crise.

Photographies d'Oakland par Amir Aziz©Yann MAMBERT_HD

4. Women of the Black Panther Party mural, 2022, © Amir Aziz

6. Mouvement social, manifestation de solidarité, 1947 © Archives municipales de Saint-Denis


Par Laure Gayet, Légendes urbaines et Approche.s ! et
Christine Lelévrier, Université Paris-Est-Créteil

> Arpenter + loin :
L’exposition « Oakland Saint-Denis - In the banlieues » s’est tenue en 2022 au Pavillon de l’Arsenal, - Paris, à SPUR - San Francisco, à Oakstop – Oakland, à la Maison des Sciences et de l’Homme Paris Nord – Saint-Denis. Elle est co-produite par la Villa Albertine San Francisco, California Humanities et le Pavillon de l’Arsenal, en partenariat avec la MSH Paris Nord, SPUR San Francisco et Oakstop.
Bibliographie :
Drira, C. 2019, Le trauma colonial, ce passé qui ne passe pas, entretien avec Karima Lazali, Vacarme, n°88/3, 106-117.
Fassin, E., Fassin, D. (dir.), 2006, De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris : La Découverte.
Le Krump, danse de l’affirmation
Entretien avec Wrestler
Par Laure Gayet

Emprunt de culture américaine, musicale et cinématographique, Wrestler, l’une des figures française du Krump, nous livre son regard sur cette danse. Née en Californie dans les années 2000, le Krump est issu du hip-hop et tire ses influences du mime et de la danse africaine. Combat sublimé entre danseurs lors de battles, miroir entre les cultures périphériques françaises et américaines, le Krump passe du « je » au « nous », de l’intime au politique et offre par son énergie un espace de liberté et d’expression unique.
Laure Gayet. Peux-tu nous raconter comment tu as découvert et pratiqué cette danse ?
Wrestler. Tout petit, j’étais une toupie et dansais sur n’importe quelle musique ; Michael Jackson et James Brown m’ont accompagné. Tout s’est joué en 2006 quand, adolescent, j’ai découvert le film Street Dancer. Puis c’est devenu sérieux quand j’ai vu Stomp the yard. L’une des premières scènes est un battle de Krump, c’est une des plus grosses claques de ma vie, une révélation. Je me suis jeté à corps perdu, d’une vidéo youtube à une autre, en essayant de reproduire les mouvements de danse. Peu de temps après, j’ai vu le film documentaire Rize de David Lachapelle et là j’étais sûr que le Krump m’accompagnerait toute ma vie.
Laure Gayet. Quel sens ça a pour toi le Krump, dans ta vie et plus symboliquement dans la société ?
Wrestler. Le Krump, c’est un tout : une thérapie, un moment d’évasion, une pratique sportive, une pratique artistique. Elle m’a aidé dans des moments sombres. C’est une danse qui permet à chacun de s’émanciper du système, des mœurs de la société qui facilement nous contraint à des modèles. C’est une danse de l’affirmation, de l’exutoire, qui permet de se libérer du poids émotionnel ou du quotidien. C’est une façon de sublimer nos histoires, nos ressentis dans une espèce de rituel proche de celui des guerriers, brut, sans filtre. On ne peut pas mentir.
Laure Gayet. T’es-tu penché sur l’histoire politique et sociale du Krump ?
Wrestler. Oui, c’est impossible de l’ignorer. En 1992, il se produit l’une des première bavure policière médiatisée sur un homme afro-américain, Rodney King, dans le quartier de Watts à Los Angeles, un contexte urbain et social difficile. L’émergence du Krump a été un cri à l’aide, une reprise de sa position dans le monde, une protestation face aux injustices, la définition même de la rage d’exister.

1- Film de danse hip-hop américain, réalisé par Chris Stokes et sorti en 2004.
2- Steppin’ est le titre du film en français. Réalisé par Sylvain White et sorti en 2007.
3- Film Sorti en 2005

> Arpenter + loin:
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Design graphique: @Antje_Welde / Voiture 14
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